Aller au contenu

Le temps, l’enfant et les relations parentales : regards de psychologues

Nous débutons une synthèse des interventions lors des journées d’étude du CIRPA-France en décembre 2021 à Nantes. Les journées portent sur le temps, la séparation parentale, l’enfant et la justice : entre urgence et prudence. Dans cette série, nous suivons l’ordre du programme et nous commençons par des regards de psychologues : Fabien Bacro, maître de conférences habilité à diriger des recherches en psychologie du développement, à l’Université de Nantes, et Chantal Clot-Grangeat, clinicienne et docteure en psychologie.

Leur intervention comporte quatre volets : le développement de la compréhension du temps chez l’enfant ; la séparation avec les parents ; la séparation parentale ; le partage du temps parental.

Le développement de la compréhension du temps

L’intervention s’appuie sur les travaux de deux Professeures de Psychologie, Sylvie Droit-Volet de l’Université Clermont Auvergne et Valérie Tartas de l’Université Toulouse-Jean Jaurès.

Le temps est perçu dès la naissance. Cependant, le temps se décline selon différentes facettes : le rythme, la durée, la régulation des actions dans le temps, la capacité à raisonner de façon causale et temporelle, et, enfin, la construction de repères temporels conventionnels. Voici quelques exemples clés dans le développement de l’enfant.

Le bébé est capable de percevoir et de produire différents rythmes dans sa vie quotidienne (succion, alternance veille/sommeil, etc.). A deux mois, il peut discriminer des rythmes. L’audition semble être la modalité sensorielle privilégiée pour le traitement du temps. Lorsqu’un adulte parle à un bébé, ce dernier, dès 3-4 mois, synchronise ses mouvements et ses productions vocales avec le discours de l’adulte.

Pour les jeunes enfants, le temps n’est pas continu, commun à différentes actions. Le temps est une entité éclatée, un temps propre à chaque événement. Un jeune enfant n’est pas capable de penser le temps. Il vit le temps qui, dès lors, n’a de sens que dans une action, dans une activité concrète. Pour de nombreux auteurs, il disposerait, pour cela, d’une horloge interne génétiquement déterminée. Sa perception du temps, à cet âge, serait fortement influencée par les aspects émotionnels et sociaux.

Entre 2 et 5 ans, le temps se structure. L’enfant devient capable d’ordonner des évènements entre eux dans une séquence temporelle. Il peut discriminer le passé proche et lointain.

A partir de 6 ans, il peut calculer des durées, ordonner les heures, les jours, et les associer à des évènements familiers. Il a désormais accès aux repères calendaires (heures, jours, mois, années…).

Un enfant de neuf ans maîtrise bien notre système de représentation du temps. Ce n’est que vers 11-12 ans qu’il admet le caractère purement arbitraire du temps. Il comprend, par exemple qu’avancer sa montre d’une heure n’entraîne pas que nous allons vieillir d’une heure.

Le temps psychologique est donc multiple. L’intuition du temps continue, d’ailleurs, à se modifier à l’âge adulte, selon les situations. Il est courant de perdre le sens du temps le week-end ou durant un voyage lointain.

La construction du temps est un apprentissage social et émotionnel. Cet apprentissage s’appuie sur les interactions avec les autres et avec les organisations, notamment la crèche et l’école.

Le temps en cas de séparation avec les parents

L’étude des effets de la séparation de l’enfant avec ses parents constitue la base de la théorie de l’attachement. Cette théorie est établie dans les années de reconstruction après la seconde guerre mondiale . Le temps de séparation est au cœur de l’évaluation de l’attachement, avec l’expérience dite de la situation étrange. Celle-ci place l’enfant dans des situations de séparation et de retrouvailles avec l’adulte représentant la figure d’attachement (un parent, par exemple).

A la fin du vingtième siècle, la théorie de l’attachement a été utilisée pour étudier les effets de la fréquentation des crèches sur le développement de l’enfant.

Les études montrent que des relations d’attachement peuvent s’établir avec les personnes de la crèche sans nuire aux relations de l’enfant à ses parents. En fait, c’est surtout la qualité du mode d’accueil qui détermine la sécurité de l’enfant. La taille des groupes, le ratio adulte-enfant, le niveau de formation professionnelle et la qualité de l’environnement matériel contribuent à créer des conditions favorables au bien-être de l’enfant. Il existe un consensus pour considérer comme éléments de qualité nécessaires à un bon développement cognitif, social et affectif des enfants l’attention qui leur est portée, l’adéquation aux besoins individuels et la stabilité du personnel.

De plus, les recherches récentes à partir de la théorie de l’attachement montrent que les figures d’attachement sont multiples. Il s’agit plutôt d’un réseau de figures d’attachement, notamment dans la famille élargie, avec les frères et sœurs ou les grands-parents. La fréquentation de ce réseau permet à l’enfant de se séparer, un temps donné, de ses parents, sans dommage pour la relation enfant-parent.

La séparation parentale

Ces résultats conduisent à adopter une approche plus écologique de l’attachement et de son rôle dans le développement et le bien-être des enfants.

La séparation des parents est une épreuve difficile puisqu’elle implique une rupture de son mode de vie qui va modifier les rythmes et les durées des relations de l’enfant avec chacun de ses parents. Ceci nécessite, pour l’enfant et ses parents, une reconstruction du temps.

Dans le temps du conflit entre les parents, sentir ses parents en opposition ajoute un obstacle à cette reconstruction. Quand le conflit dure, voire s’aggrave, il fait vivre à l’enfant une suite d’évènements particulièrement chargés émotionnellement. Ceux-ci constituent une menace pour sa sécurité émotionnelle. Ce sont surtout ces conflits qui durent qui augmenteraient le risque, pour l’enfant, de développer des problèmes psychologiques.

Le partage du temps parental

Devant les difficultés posées par la régulation du temps parental en cas de séparation, certains professionnels, en France, s’appuient sur ce qui est présenté comme « le calendrier de Brazelton ».

Cet outil joue parfois le rôle de référence scientifique dans la prise de décision judiciaire. Il est intéressant de rappeler qu’il est tiré d’un ouvrage de Brazelton et Greenspan, traduit en 2001, il y a donc plus de 20 ans. Cet outil est celui d’un avocat qui l’utilise auprès d’un tribunal de sa juridiction. Selon les auteurs mêmes, « les conseils [prodigués dans cet ouvrage] sont fondés sur une synthèse de notre expérience clinique et de nos recherches personnelles, plutôt que sur une compilation des études parues sur les sujets abordés. » Il ne s’agit donc pas d’une référence solide, sur le plan scientifique, aux yeux des auteurs eux-mêmes.

Les résultats des recherches récentes vont majoritairement en faveur d’un partage équilibré du temps parental.

Conclusion : maintenir pour l’enfant un temps de contact significatif avec chaque parent

Les deux psychologues concluent en 4 points.

1- Les enfants, y compris les nouveau-nés, disposent d’une forme intuitive de connaissance sur le temps, mais pour des durées relativement brèves. La régularité et la fréquence des contacts sont importantes.

2- Les résultats des recherches réalisées jusqu’ici ne justifient pas d’attendre les 3 ans de l’enfant avant qu’il passe des nuits chez l’autre parent.

3- La plupart des enfants développent un réseau de relations d’attachement dont les effets s’avèrent bénéfiques pour leur développement et leur bien-être.

4- Accorder la priorité à l’un des parents pourrait compromettre le développement et le maintien des autres relations d’attachement.

Si l’enfant a développé une véritable relation d’attachement avec chacun de ses parents, et que l’on n’est pas dans une situation de violences intra-familiales, le partage du temps devrait être aussi équilibré que possible.

Si, avant la séparation, les contacts n’étaient pas réguliers et fréquents, une période d’adaptation s’avère nécessaire pour envisager une augmentation progressive du temps passé avec l’autre parent.

Étiquettes: