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Le temps de la résidence égalitaire chez chaque parent : une étude sociologique

Nous poursuivons les billets sur le thème du temps dans les séparations parentales, dans le cadre de la préparation des journées d’étude de Nantes. Avec Benoît Hachet, sociologue à EHESS, nous nous intéressons au temps de la mise en place de la résidence alternée égalitaire chez chaque parent. Benoît Hachet interviendra aux journées de Nantes.

N’oubliez pas de vous inscrire, le plus vite possible pour faciliter l’organisation. Sur le formulaire vous trouverez deux options, soit l’inscription en présence à Nantes, soit à distance. Les deux sont gratuites mais incontournables.

Benoît Hachet publie un livre « Une semaine sur deux. Comment les parents séparés se réinventent » qui est actuellement en vente. Il le présentait à la radio, sur France Bleue, dans une très instructive séquence interactive de l’émission C’est déjà demain.

Nous avions déjà rapporté une de ses études à propos de la chambre des enfants. Que devient-elle les jours où les enfants vivent chez l’autre parent?

Il participe également à un livre regroupant des spécialistes de différents pays sur le thème du partage des responsabilités parentales après séparation. Ce livre est en accès libre. Nous allons nous intéresser à son chapitre : The Different Ways of Implementing Shared Physical Custody in the French Context.

La méthodologie de l’étude croise des données quantitatives issues de grandes études statistiques avec des données qualitatives tirées d’entretiens avec des parents. Seuls des parents partageant à égalité le temps de résidence des enfants ont été interrogés ; c’est une force, mais aussi une limite, de cette recherche.

Ici, nous ne rapportons que ce qui concerne les paroles des parents. Ces parents, au nombre de 55, représentent 35 situation de résidence alternée. Nous rapportons ces paroles sous l’angle du temps.

Avant 2002, les couples pionniers devancent la loi

En 1975, Geneviève (enseignante) a divorcé d’avec le père des enfants (6 et 3 ans). C’est l’avocat qui a construit l’accord mutuel qui leur a suggéré la résidence alternée. Ils ne connaissaient pas l’existence de ce système et s’étaient résignés à ce qu’un parent soit en charge des enfants, la répartition « traditionnelle » à l’époque. Le père et la mère s’étaient répartis les tâches d’éducation et de soin des enfants depuis leur naissance. La résidence alternée correspondait à ce mode de partage des responsabilités parentales et s’est donc mise en place tout de suite.

En 1984, Monique (médecin) et son mari divorcent. Selon elle, ce dernier ne s’est jamais occupé des tâches domestiques et éducatives pour leurs trois enfants (14, 11 et 6 ans). Mais leur position est « radicale » : ils ne veulent pas couper la relation des enfants à leur père. Ils mettent donc en place une résidence alternée.

En 1988 et en 1994, Claude (magasinier), divorce et, à chaque fois, avec son accord, la résidence principale des enfants est chez leur mère. L’idée de résidence alternée ne leur est pas venue à l’esprit car ils n’en connaissaient pas l’existence. En 2013, il divorce une troisième fois et s’entend avec la mère sur la résidence alternée. L’expérience de ses deux premiers divorces ne lui convient pas car il n’a pas de relations authentiques avec ses enfants : vivre avec eux uniquement quand on est en week-end ou en vacances ne favorise pas l’éducation. Claude trouve que, comme tous ses amis qui ont divorcé dans les années 80, l’arrangement un week-end sur deux crée beaucoup d’insatisfaction. Pour lui, la résidence alternée propose un bon équilibre qui permet d’éduquer concrètement ses enfants.

Christian (militaire) a à peu près le même parcours, sauf qu’il a perdu le lien avec les enfants de son premier mariage qui ne vivaient avec lui qu’un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires. Il demande donc la résidence alternée.

Le sociologue note que les parents ne sont pas égaux devant les choix post-divorces. Ceux qui ont un niveau d’instruction plus élevé peuvent transgresser les normes de leur époque pour faire vivre l’égalité de genre. Les autres n’ont même pas accès à l’information nécessaire.

Passons maintenant à la situation actuelle, après la loi de 2002.

La résidence alternée attribuée par le tribunal

Jérôme (chercheur) a demandé la résidence alternée pour rester en famille après un divorce soudain. Il ne s’était jamais vraiment senti responsable du soin à ses enfants (10, 5 et 1 an).

Laurent (oncologue) se définit comme un « papa-poule » qui s’est toujours occupé de son fils (4 ans). A la séparation, il propose une résidence alternée, mais l’accord ne s’est pas fait. Il rencontrait son enfant sous l’arrangement un week-end sur deux, plus deux jours dans la semaine sans week-end. Quand la mère est partie de Marseille à Paris, il a quitté son emploi et déménagé aussi. Il lui a fallu cinq ans et des refus judiciaires, difficiles à surmonter du fait des investigations des services sociaux, pour que, finalement, son fils vive à temps égal avec chaque parent.

Le sociologue n’a pas trouvé de mère forçant le père à accepter la résidence alternée. Il ne propose donc que deux témoignages.

La résidence alternée demandée par les enfants

De manière inattendue, l’enquête statistique montre que 9 % des résidences alternées ont été demandées par les enfants.

Ludovic divorce en 2009. Avec sa femme, ils sont persuadés que l’âge des enfants (5 et 3 ans) ne leur permet pas de profiter de la résidence alternée. Ils ont lu, à l’époque, que la résidence alternée était néfaste aux jeunes enfants. La mère garde la résidence principale mais, comme elle travaille tôt le matin, c’est lui qui va les réveiller et les préparer pour l’école. Un soir l’aînée (9 ans) rentre en demandant pourquoi ne pas faire la résidence alternée comme ses camarades. Les parents en discutent et mettent en place le partage égalitaire du temps de résidence de leurs enfants. D’autant plus facilement que la mère avait fondé un nouveau couple.

La résidence alternée prévue dès le mariage

Sandrine (infirmière) et son ex-mari expliquent que le couple s’était mis d’accord sur la résidence alternée avant d’avoir des enfants. En observant les couples qui se séparaient autour d’eux, ils en avaient conclu qu’il fallait équilibrer le temps parental. Ils divorcent au bout de dix ans et se tiennent à leur décision. Ils avaient partagé les tâches domestiques, donc la décision allait de soi.

L’évidence pour le bien-être des enfants

L’enquête rapporte plusieurs cas où soit la mère, soit le père, pousse l’autre à accepter la résidence alternée. Le partage est un peu difficile au début, pour l’un au l’autre, puis devient satisfaisant.

Dans un cas, ce qui motive la mère c’est de ne pas faire vivre à ses propres enfants ce qu’elle avait vécue elle-même : être coupée d’un parent, le père en l’occurrence.

Le rôle du temps dans la mise en place de la résidence partagée

Le temps intervient souvent dans cette étude.

Le temps de la mise en place de la loi qui permet à tous les couples d’avoir la possibilité de choisir la résidence partagée pour leurs enfants. Cet aspect renforce l’importance d’établir un système législatif qui correspond à l’état des savoirs et des pratiques.

Le temps du développement des enfants et celui de la recomposition de la famille. Ces temps privés rendent plus ou moins envisageable tel ou tel arrangement. C’est une raison pour que les décisions de résidence soient révisées lors des changements importants dans la vie de l’enfant ou des parents.

Les témoignages des parents séparés dans l’émission de radio montrent aussi d’autres temps à prendre en compte dans la séparation. Le temps des transitions, pour sortir du classique changement de résidence le dimanche soir qui peut-être difficile si la reprise de la semaine est tendue. Le rythme des alternances, pour ne pas rester coincés sur des répartitions en semaines pleines alors que les couper en deux offre, parfois, plus de facilités et de satisfactions. Les temps de trajet entre les résidences, dont l’appréciation varie selon que l’on habite en ville ou à la campagne.

Les temps de l’éducation et de l’information, nécessaires pour connaître les éléments du choix et les adapter à sa propre situation. L’accès à cette information crée la différence entre les couples, pour le choix de l’arrangement de résidence, comme dans bien d’autres domaines.

Ce temps de la connaissance semble remettre en question l’association classique entre résidence alternée et hauts revenus. A la lecture des témoignages, on peut se demander si la différence ne vient pas plutôt du niveau de diplôme des parents, et notamment de la mère, ou de leur position au travail, de leurs responsabilités professionnelles. Autrement dit, les mères diplômées auraient des responsabilités professionnelles et auraient moins tendance à s’attribuer la « garde » des enfants plus tendance à envisager le partage. La réflexion qui accompagne le niveau de diplôme et l’intérêt qu’elles ont dans leur travail pousseraient ces femmes à partager le soin et l’éducation aux enfants avec le père.

La résidence partagée ne serait donc pas une affaire d’aisance financière mais une question de connaissance et de réflexion sur le rôle complémentaire des parents. Il serait alors important de diffuser ces connaissances vers un large public et de favoriser les réflexions sur les besoins éducatifs et affectifs des enfants d’aujourd’hui.

Ce sont des questions que nous discuterons avec Benoît Hachet et les autres intervenants aux journées de Nantes. Inscrivez-vous !