Attachement, séparation parentale et protection de l’enfance : vers un consensus parmi les spécialistes ?

« Attachment and Human Development », la revue officielle de la très influente « Society for Emotion and Attachment Studies » a publié le 11 janvier dernier en open access un article de consensus cosigné par 70 spécialistes de l’attachement.  Celui-ci traite de l’utilisation des connaissances issues de cette théorie et des résultats des recherches qui en sont issues dans le cadre des décisions de justice relatives à la protection de l’enfance et au mode de résidence dans les situations de séparation parentale.

Quels sont les problèmes liés à l’utilisation de cette théorie et des connaissances qui en sont issues dans les tribunaux compétents en matière familiale ? Que nous apprennent les résultats des recherches réalisées sur l’attachement chez les enfants de parents séparés et faisant l’objet d’une mesure de protection de l’enfance ? Quels sont les points faisant consensus parmi les spécialistes ? Quelles recommandations tirer des connaissances issues de ces travaux ?

La question de l’attachement et des applications de cette théorie dans les tribunaux est depuis longtemps source de débats animés parmi les experts. Ainsi, la publication de cet article, qui s’appuie sur une synthèse actuelle des résultats de recherche sur l’attachement, constitue une étape importante dans l’émergence d’un véritable consensus sur le sujet. Ce travail donne aussi l’occasion de clarifier un certain nombre de malentendus particulièrement répandus chez les professionnels. Cet article de consensus, on l’espère, permettra d’éclairer les juges aux affaires familiales et les juges des enfants concernant les conséquences de leurs décisions sur le devenir des enfants. Preuve de l’intérêt porté à cet article, le 10 avril dernier celui-ci avait été consulté plus de 13 600 fois.

Des malentendus dans l’interprétation de la théorie et des résultats de recherche

Les auteurs partent du constat que la théorie, les résultats des recherches et les outils d’évaluation de l’attachement sont de plus en plus utilisés dans les tribunaux compétents en matière familiale. Toutefois, selon eux des malentendus seraient parfois à l’origine d’une application erronée de ces travaux.

Ainsi, les objectifs de l’article sont, à partir d’une synthèse des travaux sur l’attachement, d’améliorer notre compréhension de ce phénomène. Il s’agit aussi d’orienter l’utilisation des connaissances issues de cette théorie dans les décisions relatives au placement et au mode de résidence des enfants de parents séparés.

Dans la première partie, les auteurs commencent par aborder les principaux problèmes liés à l’utilisation de cette théorie pour définir l’intérêt supérieur de l’enfant.

Ce dont les enfants ont besoin, ce n’est pas d’avoir des parents parfaits en tous points mais de soins « suffisamment bons »

Les auteurs examinent les principaux malentendus concernant la théorie de l’attachement et les résultats de la recherche. Ils identifient les principales causes des erreurs commises dans l’utilisation de ces connaissances dans les tribunaux compétents en matière familiale.

Parmi ceux-ci, les auteurs relèvent de nombreuses confusions revenant fréquemment dans les propos de certains professionnels :

  • entre l’attachement, qui correspond au besoin de nouer des relations proches avec des adultes familiers, et la qualité de la relation qui en découle;
  • mais aussi entre la qualité de l’attachement et la qualité des soins apportés par le parent;
  • ou encore entre la qualité de l’attachement et la relation parent-enfant, qui comprend de nombreuses autres dimensions;
  • et enfin entre la qualité de l’attachement et la « force » de la relation.

La relation parent-enfant ne se résume pas à la qualité de l’attachement

D’autres dimensions contribuent de manière importante au développement de l’enfant, comme la discipline, la stimulation…

D’autres problèmes récurrents sont encore soulevés par les auteurs. Ils déconstruisent le fait de considérer que les enfants sont attachés à leurs parents dès la naissance. Ils regrettent le fait de recourir à l’observation de comportements isolés sans tenir compte du contexte pour évaluer la qualité de l’attachement.

Par ailleurs, les auteurs mettent un point d’honneur à souligner que les enfants développent plusieurs relations d’attachement et que cette diversité constitue une véritable chance pour eux. Ainsi, pour les auteurs de cet article, priver les enfants de la possibilité de développer une véritable relation d’attachement avec leur père ne serait certainement pas dans leur intérêt.

Accorder la priorité à l’un des parents pourrait compromettre le développement et le maintien des autres relations d’attachement de l’enfant

Dans ce cas, son sentiment de confiance à l’égard des personnes qui prennent soin de lui serait susceptible d’être altéré, impactant durablement sa capacité à s’adapter dans ses différents contextes de vie, comme à la crèche ou à l’école par exemple.

Dans la deuxième partie, les auteurs formulent un ensemble de recommandations visant à améliorer l’application des connaissances issues de la théorie de l’attachement dans les tribunaux. Pour cela, ils exposent trois principes fondamentaux issus de ces travaux :

  • le besoin de l’enfant de nouer des relations avec des figures d’attachement familières et non violentes ;
  • l’importance, pour l’enfant, de la stabilité de ses relations d’attachement et des soins « suffisamment bons »;
  • le rôle bénéfique, pour l’enfant, du développement et du maintien d’un véritable « réseau » constitué de plusieurs relations d’attachement.

Par ailleurs, les auteurs s’interrogent sur la pertinence des méthodes d’évaluation de la qualité de l’attachement et des comportements parentaux pour éclairer les décisions des juges aux affaires familiales. Enfin, les auteurs concluent leur article en soulignant la nécessité de développer de nouvelles recherches favorisant une approche interdisciplinaire.

C’est exactement la démarche dans laquelle nous nous sommes engagés avec la création du CIRPA! C’est pourquoi nous aurons tout le loisir, c’est certain, de revenir sur ces questions dans un prochain billet !

Actuellement en cours de traduction, cet article sera publié en français dans le revue Devenir en septembre 2021.